[FR] Twitter ou le Civisme 2.0

            Avec plus de 500 millions d’utilisateurs inscrits aujourd’hui – dont 7,3 en France – le site de microblogging s’est fait une place en or dans le peloton de têtes des réseaux sociaux. A l’instar de Facebook, Twitter est devenu à son tour une référence incontournable dans le monde 2.0. Bien que les deux plateformes présentent des similitudes indéniables (possibilité d’habillage, suite de partage), leur fonction première les différencie à maints égards. Contrairement au réseau social de Mark ZUCKERBERG, Twitter n’a pas pour finalité d’entretenir des liens d’amitié. La plupart du temps, nous ne ne connaissons pas personnellement les titulaires des comptes que nous suivons. Et la réciproque est tout aussi valable. Chacun s’informe comme bon lui semble, au gré de ses envies et intérêts, qu’ils soient professionnels ou personnels, et ce, de manière tout-à-fait autonome. De plus, à l’inverse de Facebook, qui a été conçu comme un espace privé, un espace clôt, les informations postées à partir de Twitter appartiennent techniquement au domaine public dans la mesure où les moteurs de recherche sont capables de faire remonter les tweets de tout internaute, quel qu’il soit, sans aucune exception. Il s’agit d’une plate-forme alimentée par le flux instantané visible et ouvert à tous. C’est grâce à ce processus spécifique d’échange d’informations que Twitter se distingue de Facebook et la raison pour laquelle il témoigne d’une pénétration particulièrement forte auprès des leaders d’opinion (journalistes, femmes et hommes politiques, blogueurs avérés, célébrités et cetera). Il n’est pas sans rappeler qu’actuellement deux tiers des leaders politiques mondiaux détiennent un compte Twitter ! Ce dernier s’impose donc comme un outil privilégié de suivi et d’échange autour de l’actualité. Mais, qu’en est-il de la réalité ?

          Grâce à sa grande facilité et flexibilité d’utilisation, Twitter est devenu de manière exponentielle un pivot dans la politique contemporaine. La dernière preuve de ce mariage à succès est l’élection présidentielle américaine qui s’inscrit aujourd’hui comme le mouvement politique le plus tweeté de l’histoire avec plus de 30 millions micro-messages postés sur la-dite plateforme en ligne. Reflet de sa popularité écrasante sur cette dernière, le démocrate Barack OBAMA est sorti grand vainqueur pour le titre de la présidence des Etats-Unis face à son adversaire républicain Mitt Romney, le mardi 6 novembre 2012. En un laps de temps sans pareil, il est devenu l’homme le plus populaire de la Twittosphère. Son message de célébration, Four More Years, accompagné d’une photo de sa femme Michelle OBAMA et lui-même a été retweeté 800 000 fois et ajouté aux favoris de 300 000 utilisateurs incluant également des personnes vivant hors du continent américain. Telle une véritable expression citoyenne transnationale, Twitter fait jaillir de nouvelles perspectives politiques et corrobore les potentialités participatives attribuées au web social. Cet événement, témoin d’un réel engouement civique, n’est pas marginalisé aux Etats-Unis. La population américaine – qui est la plus visible sur le site de microblogging – semble bien assimiler ce phénomène émergeant que nous oserons nommer « civisme 2.0 ». L’arrivée de l’ouragan Sandy sur les côtes-ouest de l’Amérique à la fin du mois d’octobre avait déjà provoqué un regain d’activisme civique sur la plateforme virtuelle. Pas moins de 6 millions micro-messages avec photos et vidéos à l’appui ont été publiés permettant une couverture médiatique de la catastrophe des plus documentés. Même si des milliers d’habitants vivent encore à l’heure actuelle sans électricité, les effets auraient pu être démultipliés si les citoyens et les autorités n’avaient pas utilisé le réseau social comme source et moyen de diffusion des informations. Montrer. Partager. Informer. Les Américains s’avèrent saisir le potentiel et l’essence de Twitter. Mais ils ne font pas exception. Loin s’en faut. Lors du Printemps Arabe, le site de micro-blogging a semble t-il été un atout majeur pour l’opposition. Le livre «Tweets from Tahir » paru en 2011 illustre bien cela et stipule qu’en permettant de dénoncer l’oppression en temps réel, Twitter a été au cœur du soulèvement égyptien. Cet événement historique expose de manière significative la capacité d’investissement de l’espace public par le peuple via Internet et ici, en l’occurrence, Twitter. En critiquant et dénonçant le pouvoir de l’Etat par le biais dudit réseau social, ces individus se sont réappropriés l’espace public et ont bâti un véritable rapport de force. En conséquence, il ne serait pas démesuré d’affirmer que, dans une certaine mesure, il détient le pouvoir de faciliter l’émergence d’un contre-pouvoir. Son caractère omniprésent – Twitter étant une plateforme mobile (application smartphone, textos) – et instantané lui donne les moyens de restituer les mouvements de l’opinion publique. Cet outil de réseautage social dispose d’une dynamique qui bouleverse la manière dont circulent les informations.

          Néanmoins, si l’on observe les usages que font les utilisateurs de Twitter, l’utopie d’une souveraineté de l’expression civique et citoyenne à l’échelle planétaire s’effondre rapidement. Les études récentes de Sysomos et Exact Target publiées sur FrenchWeb révèlent que 57% de la nature des contenus publiés sur le réseau social font partie du domaine privé (récit de la vie personnelle et conversation intime). Seuls 16% des tweets s’avèrent être des commentaires en lien avec l’actualité ou proposent des liens vers des articles journalistiques. En d’autres termes, la fonction de lien social de Twitter est bien plus importante que celle d’échange d’informations. De plus, les utilisateurs occasionnels, c’est-à-dire les personnes qui envoient un tweet moins d’une fois par semaine, incarnent la majorité, soit 51% des internautes de la Twittosphère. L’utilisation de Twitter est donc maintenue par une très faible portion d’individus. Aussi, quand bien même ses fonctionnalités favorisent l’engagement politique et l’action sociale, la réalité en est autrement. Selon Baroness GREENFIELD, professeur-chercheur à l’université d’Oxford, la majorité des personnes titulaires de réseaux sociaux, dont Twitter, présentent une propension à la dépendance narcissique cherchant inlassablement des retours sur leur propre vie en vue d’une gratification. Ces propos rallient les théories de Jean-Claude KAUFMANN qui stipulent que l’individu, en quête de reconnaissance, a besoin de laisser une trace, une empreinte de son existence dans le monde, dans les mémoires. L’expression et l’extériorisation de soi sur ladite plateforme se traduit donc principalement par l’exposition de sa vie. Mais ce constat n’est que le reflet des valeurs promues depuis des siècles par la société moderne. En reléguant le bien-être de ses semblables au second plan, l’individu se retire de la participation à la vie collective de la cité. Twitter, en tant qu’espace public démocratique, n’échappe pas à cette tendance. Symptôme générationnel, les sujets socio-politiques sont délaissés au profit du divertissement et du culte de soi. Il est important de noter que le succès indiscutable des réseaux sociaux et l’ascension des revendications individuelles ne sont pas antinomiques. L’individu, en tant que processus, a besoin de l’autre, des autres pour exister. Pour valoriser son égo, il faut pouvoir comparer, jauger, évaluer. Seul, c’est impossible. Le sentiment de solidarité qui s’est exprimé dans les pays arabes lors des révoltes à la fin de l’année 2010 et celui des Américains il y a peu n’est que l’effet qu’occasionnent les événements graves où peur, menace et danger se font ressentir.

          Twitter a les moyens de briser le monopole du récit, tout individu peut narrer ou actualiser n’importe quelle information en libérant sa communication, au vu et au su de tous. En décloisonnant et démocratisant le débat, Twitter a le pouvoir de bouleverser les possibilités d’engagement et d’action (auto-organisation des citoyens, élargissement des publics, militantisme, mise en place d’organisations transnationales entre autres). Ce site de microblogging est un outil aux possibilités riches. Mais le fossé entre ce qu’un outil permet de faire et ce que les Hommes en font peut être béant. La population doit se sentir prête à s’investir. C’est elle qui enrichit la technique. Sans elle, la technique n’est rien.

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